Berne, 6 janvier 1948
Ma petite fleur,
Comme j’ai été contente, ma petite soeur, de certaines de tes phrases. Ne dis plus : j’ai découvert qu’il y a encore beaucoup de vivant en moi. Mais non, ma chérie ! Tu es entièrement vivante ! Seulement tu as mené une vie irrationnelle, une vie qui ne te ressemble pas. Tania, ne crois pas qu’une personne ait une telle force qu’elle puisse mener n’importe quel genre de vie et rester la même. Même supprimer ses propres défauts peut être dangereux - on ne sait jamais quel est le défaut qui soutient tout notre édifice. Je ne sais même pas comment t’expliquer, soeur chérie, mon âme. Mais ce que je voulais dire c’est qu’on est très précieux et que c’est seulement jusqu’à un certain point qu’on peut renoncer à soi-même et se consacrer aux autres et aux circonstances. (…)
L’autre jour, Mariazinha, la femme de Milton, a pris, comme elle a dit, son courage à deux mains, et elle m’a demandé : tu étais très différente, non ? Elle a dit qu’elle me trouvait ardente et vibrante, et que lorsqu’elle m’a revue elle s’était dit : ou bien ce calme excessif est une attitude ou alors elle a tellement changé qu’elle est méconnaissable. (…) Ma petite soeur, écoute mon conseil, écoute ma demande : respecte-toi plus que tu ne respectes les autres, respecte tes exigences, respecte même ce qu’il y a de mauvais en toi - respecte surtout ce que tu imagines être mauvais en toi - pour l’amour de Dieu ne cherche pas à faire de toi une personne parfaite - ne copie pas une personne idéale, copie-toi toi-même - c’est le seul moyen de vivre. J’ai si peur qu’il t’arrive ce qui m’est arrivé, car nous sommes pareilles. Je jure par Dieu que s’il y avait un ciel, toute personne qui se sera sacrifiée par lâcheté sera punie et ira dans un enfer quelconque. A supposer qu’une vie fade ne soit pas punie par cette fadeur même. Prends pour toi ce qui t’appartient, et ce qui t’appartient c’est tout ce que ta vie exige. Ca semble une morale amorale. Mais ce qui est véritablement immorale c’est d’avoir démissionné de soi.
Clarice Lispector
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Clarice Lispector, Le seul moyen de vivre, traduction de Maryvonne Lapouge-Pettorelli, Payot-Rivages, 2010 via L’impossible, n°2, avril 2012
Bernard Stiegler : La Télécratie et la Captation du désir (Après la Gauche, entretiens, extrait)
Detour du Monde
« Tu as une vie de chien, me dira plus tard une amie espagnole. Tu erres jusqu’à trouver quelque chose qui te plaît puis tu t’en vas quand tu t’en lasses ou que la chose n’est plus là. »
Je reconnais ce fait mais m’interroge sur les vies des autres. Combien d’entre nous participent à faire tourner le Monde ? Nous sommes majoritaires à ne servir à rien, à contribuer à alimenter nos existences dépourvues de sens, à travailler pour pouvoir nous divertir. Alors je n’ai pas honte de n’avoir pas d’autre but que celui de vivre, d’avoir tout le temps du Monde pour m’y atteler. Si vos vies ont du sens, que vous changez vraiment quelque chose à l’existence, dites-moi comment vous faites. Je veux bien venir vous filer un coup de main dans vos projets par goût de l’expérience. J’ai toute ma vie à disposition et aucune mission plus chère que découvrir de quoi le Monde est fait si ce n’est ensuite de partager ce que j’ai vu et vécu. Je me déplace avec les moteurs de ce qui compose cette planète plus qu’avec un qui me serait propre.
Tout ceci m’amène à vous poser une question d’adolescent à laquelle je n’ai pas su répondre : Qu’est-ce qui vous fait avancer ? Quel est votre moteur propre ?
"Je pense que tu devrais radicalement changer ton style de vie et te mettre à faire courageusement des choses que tu n’aurais jamais pensé faire, ou que tu as trop hésité à essayer. Il y a tant de gens qui ne sont pas heureux et qui, pourtant, ne prendront pas l’initiative de changer leur situation parce qu’ils sont conditionnés à vivre dans la sécurité, le conformisme et le conservatisme, toutes ces choses qui semblent apporter la paix de l’esprit, mais rien n’est plus nuisible à l’esprit aventureux d’un homme qu’un avenir assuré."
Jon KRAKAUER, Voyage au bout de la solitude (Into the wild)
(via scotomisation)
"Ceux qui gèrent la télévision ne restreignent pas notre accès à l’information mais au contraire ils l’encouragent. Notre ministre de la Culture est huxleyien, non pas orwellien. Il fait tout son possible pour nous inciter à regarder continuellement la télévision. Mais ce que nous regardons c’est un média qui présente l’information sous une forme qui la simplifie à l’excès, la vide de sa substance, la dépouille de son contexte et de son histoire; c’est-à-dire que l’information est conditionnée sous forme d’amusement. En Amérique, on ne nous refuse jamais l’occasion de nous amuser."
Neil POSTMAN, Se distraire à en mourir (via scotomisation)
(Source: un-cri-infini, via scotomisation)
Question de temps (chez Le Monolecte)
[…] Intéressante […] est la confiscation intentionnelle du temps de ceux qui en disposent en quantité. Par le travail, certes, mais surtout par l’agitation, le timing, l’agenda, la surcharge permanente du flux du temps. Pas un temps qui n’échappe à la norme, même le loisir est chronométré. D’où l’absolue nécessité du contrôle occupationnel des chômeurs. Imaginez, un seul instant, qu’ils décident de mettre à profit tout ce temps libéré pour se mettre à penser par eux-mêmes !
La tyrannie de l’horloge a poussé le vice jusqu’à nous être totalement naturelle : même déféquer dépend moins de notre cycle biologique que des disponibilités de notre emploi du temps. On se repose quand cela est possible et non quand on en a besoin, même l’amour a des créneaux horaires et un calendrier. On pense rentabiliser notre temps en courant comme des hamsters dans leur roue et du coup, la réplique culte de ce monde chronométré est devenue : vraiment désolé, j’aurais beaucoup aimé faire ceci ou cela avec toi, mais je n’ai vraiment pas le temps.
(via anesoo)